Ecrire au fil rouge

Numéro 30

Comment sont arrivés les acquis sociaux

Au Havre, la lutte des employés de magasins pour le repos hebdomadaire (première partie)

Par Jean Legoy

C’est depuis 1937, c'est-à-dire à l’époque du gouvernement de Front Populaire, que l’ouverture des magasins sera définitivement interdite le dimanche au Havre. Mais il aura fallu quarante-quatre ans de luttes et d’obstination pour l’obtenir. Cet acquis sera complété au fil des années, par des extensions au samedi après-midi voire au samedi tout entier, de fermetures de services publics. Depuis une vingtaine d’années l’offensive patronale pour faire reculer les fermetures du samedi, et aujourd’hui celle du dimanche se développe.

Aujourd’hui comme cette ouverture dominicale faisait partie du programme du candidat Sarkozy à la présidence de la République, et que Mme Lagarde a eu pour mission de prendre une initiative rapide pour ouvrir les magasins 7 jours sur 7 il nous a semblé intéressant et utile de re-publier, avec l’accord de l’auteur,  cet  article  de Jean Legoy, paru dans la revue Études Normandes. Comme l’avait déclaré dès 1894, l’un des responsables havrais du mouvement : « il n’est pas indifférent à la société tout entière que chacun de ses membres puisse, après une semaine de labeur comme après une journée de travail, goûter un repos aussi salutaire pour le corps que pour l’esprit ».

Le CA de l’IHS-CGT-76

Campagne se voulahnt humoristique, contre le repos hebdomadaire (lire la légende verticale sur l'arbre situé au centre)

Tout d’abord, deux anecdotes qui vont illustrer le propos :

La première est un fait divers publié par le journal Le courrier du Havre, le 23 février 1870 : « un rassemblement de plus de cent personnes s’est formé hier dimanche vers neuf heures du soir, dans la rue de Paris, devant la boutique de M. Hanet confiseur ; il était causé par un cri perçant jeté par l’une des jeunes filles employées comme demoiselles de magasin et qui, s’étant endormie derrière son comptoir, avait été subitement réveillée par une pelote de ficelle que venait de lui lancer une de ses campagnes ».

La seconde est un extrait du règlement d’un important magasin de nouveautés du Havre, règlement publié par la revue La Cloche Illustrée le 25 janvier 1890. La direction de l’établissement offre le logement à plusieurs de ses demoiselles de magasin et caissières. On lit au paragraphe 5, article 17 du règlement : « Elles n’auront droit à aucune sortie pendant la semaine. Il leur sera permis de sortir le dimanche matin pour aller entendre la messe de sept heures, après quoi elles devront se rendre immédiatement au magasin ».

La plupart des données du problème du repos dominical se trouvent dans ces deux anecdotes : le magasin ouvert le dimanche toute la journée, la durée de cette journée de travail, l’omnipotence du patron, le caractère religieux que le problème peut revêtir.

Le dimanche: jour du seigneur ou jour du travail ?

Face à la liberté totale qui règne dans l’établissement du contrat de travail entre patrons et salariés, quelle est au XIXe siècle, l’intervention de l’État dans l’organisation du temps de travail et, en particulier, dans ce qui concerne le repos hebdomadaire ?

Dès le retour des Bourbons en avril 1814, une ordonnance du Directeur général de la police insiste sur la nécessité d’observer les dimanches et jours de fêtes. Il est nécessaire de revenir « à ce qui se pratiquait avant la révolution » et de « rappeler le peuple aux principes de morale religieuse qu’avait posés et consacrés la piété de nos pères, et qui sont l’un des plus solides fondements de la société » (Archives municipales du Havre, fonds contemporain série I2).

Une ordonnance royale en date du 18 novembre 1814 fait une obligation de respecter « le jour consacré au service de Dieu… les volets des magasins et boutiques doivent être fermés pendant le jour entier » (Archives municipales du Havre, fonds contemporain série I2). Mais dès sa publication, l’application de l’ordonnance pose de multiples problèmes : les boutiques doivent-elles fermer toute la journée du dimanche ou simplement, comme avant la révolution, pendant les offices ? Le commissaire de police doit-il faire appliquer le règlement avec toute la rigueur nécessaire ? Dans sa réponse, le sous-préfet se montre magnanime : « l’article 10 de cette ordonnance donne une grande latitude et l’on voit qu’on peut tolérer les dimanches la vente de toute marchandises qui se gâterait si l’on était dans l’obligation de la conserver plus longtemps. Deux mesures sont à prescrire en ces occasions, l’une par rapport aux boutiques qui ne doivent rester qu’entrouvertes, l’autre relativement aux étalages dans le marché et dans les rues pour lesquels on doit demander une permission qui ne se refusera point… En général, il faut s’attacher le moins possible à la rigueur de la lettre et saisir l’esprit de l’ordonnance » (Archives municipales du Havre, fonds contemporain série I2)..

Les aménagements successifs que subit cette ordonnance pour satisfaire les multiples demandes des employeurs, la rendent rapidement caduque et, après 1830, le travail le dimanche sera généralisé.

La loi du 22 mars1841 sur le travail des enfants précise que les enfants de moins de 16 ans ne doivent pas travailler les dimanches et jours de fêtes. Une loi de 1874, elle aussi sur le travail des enfants, rappellera cette interdiction. Mais ces lois ne sont applicables que dans le bâtiment et l’industrie. A partir de 1884, la Chambre des Députés tente d’apporter des amendements à la loi précédente. En 1888, la Chambre étend aux femmes le bénéfice de l’article 5 ainsi conçu : « les enfants âgés de dix-huit ans et les femmes de tous âges, ne peuvent être employés plus de six jours par semaine, ni les jours fériés reconnus par la loi, même pour le rangement de l’atelier. Une affiche apposée dans les ateliers ou magasins indiquera le jour adopté pour le repos hebdomadaire ». Plusieurs députés de Seine-Inférieure, dont Félix Faure, votent contre. Un amendement qui propose d’introduire « les dimanches » devant « les jours fériés reconnus par la loi » est repoussé à une large majorité, dont les voix des députés de la Seine-Inférieure et parmi ceux-ci Jules Siegfried, André Lyonnais et Félix Faure, députés du Havre. Après une longue résistance du Sénat, ce n’est que le 2 novembre 1892 qu’une loi instaurera le repos hebdomadaire pour les enfants de moins de dix-huit ans et les femmes employées dans l’industrie et le commerce.

Cependant, à cette date, l’habitude est prise par les patrons du bâtiment et de l’industrie d’accorder une journée de repos à leurs ouvriers, journée de repos correspondant, la plupart du temps, au dimanche. Une enquête faite par l’Office du Travail en 1893 montre que 93% des ouvriers de l’industrie se reposent le dimanche. Finalement, à la fin du XIXe siècle, il n’y a plus que quelques exceptions à ce principe : les employés de commerce, des ouvriers de l’artisanat comme les coiffeurs et certains fonctionnaires de l’Etat, les postiers en particulier, pour lesquels il n’y a aucune législation qui aménage la semaine de travail.

Commerçants et employés de commerce au Havre.

Quelle est la situation du commerce de détail au Havre en cette fin du XIXe siècle ? Le recensement de 1891 donne les nombres suivants :

Les recensements suivants, jusqu’à celui de 1911, ne donnent pas de renseignements sur les professions mais la presse et les annuaires montrent qu’au cours de la dernière décennie du XIXe siècle, le petit commerce se développe de façon remarquable : dans de nombreux magasins, le personnel passe de 2 ou 3  employés à une douzaine.

En 1892, s’installe au Havre le premier grand magasin, une des succursales du Grand Bazar – Nouvelles Galeries de Paris qui emploie une centaine de vendeurs et vendeuses.

En 1899, deux cent cinquante commerçants déclarent employer du personnel et le nombre des employés est évalué à 1 500. La profession se féminise ; dans certains magasins, les femmes représentent les deux tiers des employés. Ces employés travaillent tous les jours de la semaine, le magasin qui les emploie étant ouvert 7 jours sur 7. La vente commence à 8 heures du matin et le magasin reste ouvert sans interruption jusqu’à 10 heures du soir, même le dimanche, ce qui fait des journées de 14 heures. Certains patrons exigent même l’arrivée à 7 H 30 le matin pour que les employés soient prêts dès l’ouverture et exigent qu’après 10 heures du soir ceux-ci remettent le magasin en ordre : en 1896, des employés déclareront faire ainsi jusqu’à 17 heures de présence par jour.(Déclaration du Comité des Employés de Magasins, publiée dans la presse locale le 21 avril 1896).

Les salaires sont dérisoires : dans le meilleur des cas, certains vendeurs peuvent être payés 150 F par mois soit 5 F par jour pour 14 heures de travail, et les vendeuses 90 F par mois soit 3 F par jour. Mais la plupart des employés ont un traitement fixe de 50 à 60 F par mois, le reste étant fourni par un pourcentage sur le montant des ventes effectuées par chacun, la guelte.

Les employés travaillent sous la menace d’innombrables amendes : pour avoir raté une vente, pour s’être assis un instant, pour ne pas avoir rangé la marchandise, pour s’être absenté trop longtemps, etc.. Ce ne sera que le 30 mars 1900 que la loi, dite « es sièges », permettra à l’employé d’utiliser un tabouret derrière le comptoir pour se reposer entre deux clients, sans cependant en abuser…

De timides revendications

La campagne pour obtenir le repos du dimanche commence au Havre à la fin de 1893 avec la formation d’un groupe d’environ 250 employés de commerce de détail qui désigne onze délégués chargés de les représenter.

Ceux-ci publient le 20 novembre 1893 dans les journaux locaux un communiqué adressé aux chefs des maisons de nouveautés demandant la fermeture des magasins chaque jour à 8 heures du soir au lieu de 10.

N’ayant reçu aucune réponse de la part des patrons, les employés tiennent une assemblée générale dans une des salles de l’Hôtel de Ville le 24 février 1894. A l’unanimité, ils posent à nouveau la demande de fermeture à 8 heures du soir, mais cette fois ils y ajoutent la demande de fermeture à midi pour les maisons ouvrant le dimanche toute la journée.

Les délégués se chargent de contacter les patrons du centre ville. Ils rendent ainsi visite à 47 patrons. Tous accepteraient de fermer chaque jour à 8 heures du soir, sauf dans la période des fêtes de fin d’année. Les réponses sont beaucoup plus mitigées pour la fermeture à midi le dimanche (Enquête publiée oar le Journal du Havre du 27 avril 1894) :

Résultats de ces démarches : une victoire. La fermeture des magasins du centre ville à 8 heures est acquise ; un échec, le manque d’unanimité ne permet pas d’obtenir la fermeture le dimanche midi, mais le problème du repos dominical est posé. Remarquons que ces démarches ne concernent que les magasins du centre ville ; la distinction est faite entre ceux-ci et les magasins se trouvant dans les quartiers ouvriers.

Très modérés dans leurs revendications, les employés reconnaissent eux-mêmes qu’il est plus facile de fermer à 8 heures du soir les magasins du centre qui « reçoivent une clientèle bourgeoise qui a tout son temps pour faire ses achats que les quartiers ouvriers où les achats ont lieu après le travail et surtout après la paye du samedi soir, donc le dimanche ». De leur propre aveu, les employés de commerce reconnaissent se heurter à l’indifférence du public envers leur cause, ils l’attribuent « aux usages regrettables de notre vie commerciale qui fait que les bureaux ferment à huit et à neuf heures du soir » (Lettre d'un employé bpublié par le journal Le Havre, le 27 février 1894)

Le Comité d’action pour le repos du dimanche

En 1896, le mouvement reprend au mois d’avril. Le 10 avril, lors d’une assemblée générale du groupe des employés de commerce de détail tenue à Franklin (remarquons le lieu choisi : la Maison des Syndicats), le groupe nomme des délégués qui prennent le nom de Comité d’Action pour le Repos du Dimanche.

La fermeture des magasins à 8 heures du soir étant acquise pour le plus grand nombre, le principal problème est désormais celui du repos dominical : « En dehors de toutes préoccupations confessionnelles, s’impose le choix du dimanche après-midi pour le repos des employés » déclare le secrétaire du Comité.

Mais la demande se heurte aux tergiversations des patrons qui prennent prétexte de l’impossibilité de s’entendre entre eux pour prendre une décision unanime de fermeture des magasins à midi, pour conserver leur liberté totale de rester ouverts.

Le clivage entre patrons et employés s’accentue. Le Comité des employés qui était prêt à certaines concessions pour trouver une entente, durcit ses positions. Il fait appel à la solidarité de la population en l’invitant à s’abstenir de faire ses achats le dimanche après-midi. Surtout, il prépare une journée d’action fixée au 7 juin 1896, pour contraindre les commerçants réfractaires à fermer.

Craignant la manifestation et pour gagner du temps, 163 patrons signent le 30 mai un engagement à fermer le dimanche après-midi. Mais la réplique patronale ne tarde pas à se manifester.

Un Comité régional du Havre de la Ligue Populaire pour le Repos du Dimanche en France est constitué. A sa tête se trouvent le pasteur Amphoux et l’abbé Mannier ainsi que de grands négociants comme de Querhoënt et du Pasquier, de grands industriels comme Augustin Normand et Le Marchant. Sous la direction effective de l’avocat de Grandmaison, le Comité tente de canaliser le mouvement des employés.

Les commerçants se rassemblent en une chambre syndicale des commerçants réunis qui fédère plusieurs chambres patronales et dont les dirigeants prennent en mains la résistance au mouvement des employés.

Ce syndicat patronal publie dans la presse locale une déclaration dans laquelle il joue du paternalisme en se moquant de la prétention des employés de vouloir « faire l’école buissonnière le dimanche » et d’utiliser « des procédés qui manquent de correction ». Il les accuse de porter atteinte à la liberté du commerce, « d’oublier que les employés vivent du chiffre d’affaires de leurs patrons et de réclamer ainsi contre leurs intérêts »(Lettre de la Chambre Syndicale des Commerçants Réunis, publiée dans la presse locale le 23 mai 1896).

La veille de la manifestation des employés, dix-sept patrons à la tête desquels se trouve Bataille, marchand de nouveautés à l’enseigne du Gagne-Petit, 261 rue de Normandie, en plein quartier ouvrier, prenant prétexte que l’entente complète entre les divers intéressés n’a pas été possible (sept n’ont pas signé l’engagement), portent «à la connaissance du public, que leurs maisons resteront ouvertes, comme par le passé, tous les dimanches et fêtes »(Communiqué publié le 7 juin 1896 par la presse locale).

Le dimanche 7 juin, les employés de commerce se réunissent sur la place Gambetta, au centre-ville. Ils ne sont qu’une trentaine, ce qui ne les empêche pas d’aller manifester devant les magasins qui sont restés ouverts. Une semaine après, le dimanche 14 juin, la plupart des patrons, réconfortés par l’échec de la manifestation du dimanche précédent, reniant l’engagement qu’ils avaient pris, rouvrent leurs magasins, sous prétexte, une nouvelle fois « de l’impossibilité d’une entente complète par la majorité des commerçants sur la question de la fermeture ».

(suite dans le numéro 31)
(fil rouge N°31)

Ecrire au fil rouge